Garder un espace pour jouer

Un petit garçon de six ans joue au vigile. Il bloque l’entrée du salon avec son trousseau de clés, il fabrique des badges en papier, il ne laisse passer personne sans contrôle. Il sait très bien qu’il n’est pas vigile. Et pourtant, il l’est.

Sa petite sœur a une pile de poupées. Ce sont ses bébés. Elle les habille, les change, les gronde, les console, et elle attend de toute la famille qu’on joue le jeu. Elle sait que ce sont des poupées. Et pourtant, ce sont ses bébés.

Ils tiennent les deux en même temps, sans que ça les trouble. C’est exactement ce qu’on fait en constellation, et c’est ce que beaucoup d’adultes ont perdu en route.

D’où vient cette idée

Donald Winnicott était pédiatre, puis psychanalyste, en Angleterre, au milieu du XXe siècle. Il a passé sa vie à observer les bébés, leurs mères et le jeu.

Il décrit le bébé comme tout-puissant : il pleure, le sein arrive. Il a faim, on le nourrit. Dans sa tête, c’est lui qui fait exister le monde. Puis le parent, qu’il appelle « suffisamment bon », le frustre un peu, petit à petit. Pas trop, pas trop vite. Et l’enfant découvre qu’il existe une réalité qui ne dépend pas de lui.

Entre les deux, entre le monde intérieur et la réalité, il y a un espace. Winnicott l’appelle l’espace potentiel, ou l’espace transitionnel. C’est là que l’enfant peut tenir ensemble « moi » et « pas moi », l’imaginaire et le réel. C’est là qu’il joue. C’est là que naissent la créativité, l’émerveillement, et la capacité d’imaginer que les choses pourraient être autrement.

Jouer à un jeu, ou jouer vraiment

Le français n’a qu’un mot, l’anglais en a deux : game et play. Le Monopoly, les échecs, c’est un jeu avec des règles, des points, un gagnant et un perdant. Jouer, au sens où l’enfant joue, c’est autre chose : un état d’esprit, une façon d’être là.

On peut faire une partie de Monopoly sans jouer une seconde. Et notre vie elle-même est un jeu, avec ses règles : des échéances, un salaire, un crédit à rembourser. La question n’est pas de sortir du jeu. C’est de savoir si on arrive encore à y mettre de Soi, du Jeu. Quand on y arrive, ça devient de la création.

Trois choses à savoir sur cet espace

  • Il n’a pas de but. On ne joue pas pour obtenir quelque chose.
  • Il a des limites. Un temps, un lieu. Ce n’est pas une perte de contact avec la réalité : l’enfant sait très bien où il est, et quand le jeu s’arrête.
  • Toutes les émotions y ont leur place. Jouer, ce n’est pas seulement s’amuser. La petite fille se fâche contre son bébé, elle le console, elle l’aime. C’est vivant, et c’est large.

Quand cet espace se referme

Tous les enfants naissent avec cette capacité. Ce sont les adultes autour qui la protègent, ou non. Un enfant qui a dû grandir trop vite, à cause de violences, d’un drame, d’un parent qu’il fallait porter, perd cet espace. Il devient un adulte très concret, rigide, sans imagination, qui ne peut pas lâcher.

Un thérapeute familial raconte une séance avec une mère et sa fille. La mère avait été maltraitée enfant, puis dans son couple, et elle avait tenu grâce à la drogue. La fille, une vingtaine d’années, se tenait si serrée que son visage ne bougeait presque plus. Elle parlait comme une comptable de huit ans. Au bout d’une heure et demie, elle a craqué : « Tu sais combien de fois j’ai voulu lâcher ? Mais je savais que si je lâchais, je finirais dans la drogue ou dans la prostitution. »

Voilà ce que c’est, grandir sans espace pour jouer : il n’y a que deux choix, tenir tout ou tout perdre. La drogue n’est pas un espace de jeu. C’est une fuite. Dans le jeu, on tient les deux mondes. Dans la fuite, on en quitte un.

Un cours hebdomadaire de théâtre d’improvisation. Une infirmière des urgences s’y inscrit, la trentaine, très timide, très dans le concret. Elle dit qu’elle n’a pas de vie sociale. Et au détour d’une phrase : « Je n’ai pas pris un jour de congé en quatre ans. » Si elle s’arrête, pense-t-elle, l’hôpital s’effondre, des gens meurent.

Il lui a fallu deux ans pour venir à une soirée costumée en robe à paillettes, « la chose la plus folle » qu’elle ait jamais faite jusque là…. Deux ans encore pour commencer à sortir avec quelqu’un. Et à la fin de la quatrième année, elle a dit : « Je préfère passer ce soir avec mon copain plutôt qu’au cours. » Cinq ans pour passer de « je ne m’arrête jamais » à « je choisis ce qui est bon pour moi ». Elle est toujours infirmière, toujours sérieuse. Mais elle prend ses jours de congé, elle joue et sur scène elle fait sourire.

Pourquoi c’est au cœur des constellations

Quand quelqu’un vient consteller, il arrive avec une histoire. Une histoire saturée par le problème, racontée chaque fois de la même façon. Le travail, c’est de laisser apparaître une autre histoire possible, un autre point de vue, une autre place.

Pour ça, je te propose de prendre des objets du quotidien et de les poser au sol. Une tasse pour ton père, un coussin pour ta grand-mère. Tu sais que c’est une tasse. Et quand tu te mets à sa place, quelque chose arrive : une chaleur, une tension dans le ventre, une image, une envie de reculer. Tu es, entre les deux mondes. C’est là que les choses peuvent bouger. C’est un espace délimité, presque sacré, où chacun a sa place, y compris ceux qu’on avait mis dehors.

Un parent, un enseignant, quiconque accompagne des gens a besoin d’être un peu plus joueur que ceux qu’il accompagne, alors si ça m’arrive d’être un peu joueur ne le prenez pas personnellement ☺️

Un superviseur rencontre un thérapeute en formation, brillant, très intelligent. Un jour il lui propose : « Jouons la scène. Je fais le thérapeute, tu fais le client. » L’autre le regarde : « Comment ça ? » Impossible pour lui de sortir de lui-même pour se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Il avait grandi dans une communauté où tout le monde devait être pareil, et il a du apprendre ça très jeune pour survivre. La même difficulté revenait quand il fallait imaginer une piste nouvelle pour un couple ou une famille.

C’est le passage vers l’espace de jeu, et ce passage fait peur.

Le soir où la partie a changé

Un père joue à un jeu de plateau avec son fils. Il est épuisé, il veut que la journée se termine, il lance les dés sans y être. Son fils gagne tout. Alors il demande : « Mais où est passée Sainte Chance ? » Le fils répond : « Elle est avec moi. » Le père embrasse le dé en la suppliant de lui donner un six.

Le fils éclate de rire. À partir de là, chacun embrasse le dé avant de le lancer, et Dame Chance devient un troisième joueur. Le fils sait qu’elle n’existe pas. Il joue le jeu quand même. Le père est présent, et ils font deux parties de plus, parce que ça devient amusant pour lui aussi.

Les enfants de quatre à dix ans sont des ambassadeurs du jeu. Ils parlent aux arbres, chaque feuille morte est un trésor. Ça peut agacer. Mais c’est peut-être aussi pour ça qu’on les aime tant : ils nous ramènent là où on a oublié d’aller.

Trop de réalité

L’angoisse, c’est trop de réalité et aucun espace pour jouer. Quand il n’y a plus que le travail, les factures, les obligations, les nouvelles du soir, tout se resserre.

Beaucoup attendent le week-end ou les vacances pour enfin lâcher. D’autres boivent chaque soir pour décrocher. Ce n’est pas un espace de jeu : c’est une échappée. Attendre les vacances pour redevenir soi-même, c’est la recette de l’épuisement, de la dépression, de la solitude.

Et l’inverse existe aussi. On peut trop jouer : quand le jeu devient une fuite, une obsession, quand on ne peut plus s’en passer. Le signe, c’est qu’on n’invite plus personne, on part seul dans son monde. Un espace de jeu vivant accueille : « Viens, joue avec nous. » On y est ensemble, comme ce moment au cinéma où la lumière s’éteint et où toute la salle retient son souffle.

Quatre conditions pour que l’espace s’ouvre

Elles valent pour une famille, un couple, une équipe, un groupe de constellation.

  • Un temps et un lieu délimités. Commence petit : dix minutes, vingt minutes. Avec tes enfants, ton partenaire, tes collègues.
  • Le droit à l’erreur. Ici, on n’a pas à être brillant. On peut être maladroit, bête, sérieux, jaloux, n’importe qui, sans être jugé.
  • Des gens qui répondent « oui, et… ». C’est la première règle de tous les ateliers d’improvisation du monde : je prends ce que tu proposes et je construis dessus, au lieu de le corriger.
  • Se rappeler que ce n’est pas de la chirurgie. Personne ne va mourir si tu dis cette phrase ou si tu essaies autre chose.

Si jouer te semble impossible

Tu te dis peut-être : je déteste jouer, je ne sais pas me déguiser, je ne supporte pas les jeux de société. Et pourtant tu sens de l’énergie créative bloquée quelque part.

  • Va vers des gens qui ne prennent pas la vie trop au sérieux. Un enfant, ton neveu, l’enfant des voisins. Joue avec lui dix minutes, à sa manière.
  • Trouve un cours d’art vivant : danse, chant, théâtre, mouvement. Regarde les ateliers qu’on propose avec Poivre & Sens. Regarder un tableau, c’est déjà un peu de jeu. Mais y mettre son corps demande de prendre un vrai risque, et c’est là que ça travaille.
  • Vois-le comme une salle de sport. C’est un muscle. Tu l’entraînes quelque part, une fois par semaine, et peu à peu il gagne le reste de ta vie. L’infirmière n’est pas devenue fantaisiste aux urgences : elle a entraîné ce muscle ailleurs, et un jour elle a pu prendre ses congés.

Avec les enfants

  • Respecte le doudou.  Ne le jette pas, ne te moque pas, ne le lave pas trop, même s’il est dégoûtant. C’est l’objet qui aide l’enfant à passer d’un monde à l’autre.
  • Montre-toi en train de jouer. Chante un coup, esquisse un pas de danse, parle tout seul (j’adore !), pose une vraie question à la caissière. Et quand quelqu’un danse à la maison, ne lui dis pas « ça va, arrête » : dis-lui « vas-y, danse vraiment ». Un enfant qui voit ses parents entrer et sortir du jeu comprend qu’il en a le droit.
  • Repère ses invitations et réponds « oui, et… ». Ta fille ne veut pas quitter sa couronne lumineuse pour le bain ? On éteint tout, on accroche la couronne au bord de la baignoire : c’est une fête dans le bain. Ton fils dit que son nounours n’aime pas les spaghettis ? Demande au nounours pourquoi…. Peux être tu apprendras quelque chose… sur le jeu.

De petites poches dans la journée

Pas besoin d’attendre un stage ou les vacances. Il s’agit d’ouvrir de petites poches de jeu au milieu de la routine.

À la caisse d’un supermarché, une nouvelle caissière porte de faux ongles et tape sur l’écran avec un stylo, pour ne pas les casser. Un client lui demande, par simple curiosité, pourquoi les caissières utilisent un stylo. Elle sourit. Sa responsable s’en mêle : « Tu sais combien d’ongles j’ai cassés depuis que je travaille ici ? » Une minute. Et pendant cette minute, personne n’est plus seulement un caddie et une carte bancaire. Tout le monde repart plus léger.

Ce client dit qu’il tient ça de sa mère : partout où elle allait, elle parlait aux caissières, aux chauffeurs de taxi, et les gens lui racontaient leur vie. Elle ne lui a jamais expliqué ce qu’était le jeu. Elle le faisait devant lui. Puis après une période de honte, elle as choisi  de faire  comme sa mère !

Pour cette semaine

  • Choisis dix minutes et un lieu. Annonce-le, même à toi-même : pendant dix minutes, j’ai le droit d’être bête.
  • Avec un enfant ou ton partenaire, dis « oui, et… » à tout ce qu’il propose, et rajoutes-en.
  • La prochaine fois qu’un moment te pèse, trouve ta Sainte Chance : embrasse le dé.
  • Pose une vraie question à quelqu’un que tu croises sans le regarder d’habitude.
  • Pose un objet au sol pour une situation qui te pèse. Mets-toi à côté, puis à sa place. Remarque ce que ça fait dans ton corps, sans chercher à comprendre.
  • Danse une minute dans ta cuisine. Vraiment.

Jacob Levy Moreno, le fondateur du psychodrame, disait que la santé mentale, c’est la capacité de répondre de façon nouvelle à une vieille situation. C’est exactement ce que cet espace permet. Ce n’est pas un luxe : c’est là que quelque chose de nouveau devient possible.

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Et si on en parlait ?

Ces articles décrivent ce que j’observe en séance. Si quelque chose ici vous parle, une constellation individuelle dure 1h, coûte 80 €, à Saint-Nazaire ou en visio.

Avant de réserver, vous pouvez lire le cadre dans lequel je travaille — ce que je propose, ce que je ne propose pas, et dans quels cas je préfère ne pas travailler avec vous.