Avez-vous déjà vu votre père pleurer ?

Il y a des questions qui ouvrent plus vite que de longues explorations. Celle-ci en fait partie, et elle tient en six mots.

Quand je la pose à un homme, il y a presque toujours un temps d’arrêt. Puis une réponse courte : non. Ou bien : une fois, à l’enterrement de sa mère. Ou encore, plus rarement : je ne sais pas, je ne crois pas, je n’y avais jamais pensé.

Ce temps d’arrêt est déjà une information.

Ce n’est pas l’émotion qui se transmet

On dit souvent qu’une famille transmet des émotions. Je crois que c’est inexact, et que cette imprécision fait perdre beaucoup de temps.

Ce qui se transmet, ce n’est pas la tristesse. C’est la permission de la montrer. Ou son interdit. Et cet interdit ne s’énonce jamais. Aucun père ne dit à son fils « un homme ne pleure pas ». Il se contente de ne pas pleurer devant lui pendant vingt ans, ce qui est infiniment plus efficace qu’une consigne, parce qu’une consigne peut se discuter.

Un enfant n’apprend pas ce qu’on lui dit. Il apprend ce qu’il voit être possible.

Pourquoi cette question ouvre là où d’autres échouent

La démarche habituelle consiste à interroger quelqu’un sur son rapport à ses émotions. « Est-ce que vous vous autorisez à être triste ? » Cette question est presque toujours improductive, pour une raison simple : elle demande à la personne de faire, à chaud, un diagnostic sur elle-même. Et la réponse arrive filtrée par l’image qu’elle a d’elle.

La question du père, elle, ne demande rien de tel. Elle porte sur un fait observable, extérieur, vérifiable : est-ce que vous l’avez vu, oui ou non. C’est une question de mémoire, pas d’introspection. Et c’est justement pour ça qu’elle passe.

La personne répond sans se protéger, parce qu’elle ne voit pas encore ce qu’elle est en train de dire.

Ce que la réponse indique

Il ne s’agit pas d’en tirer un verdict. Un père qui n’a jamais pleuré devant ses enfants n’a rien fait de mal, et il a très probablement fait ce qu’il pouvait, avec ce qu’on lui avait montré à lui.

Mais la réponse ouvre une série de questions qui, elles, portent loin :

  • Si vous ne l’avez jamais vu pleurer, qu’est-ce que vous avez vu à la place ? Du silence, de la colère, du travail, une absence ?
  • Qu’est-ce que vous en avez conclu, enfant, sur ce qu’un homme fait de sa peine ?
  • Et aujourd’hui, quand la vôtre monte, que faites-vous exactement ?

C’est souvent à la troisième question que quelque chose se relie. Beaucoup d’hommes découvrent là qu’ils ont un seul canal disponible, et que ce canal a été choisi pour eux avant leur naissance.

La question marche aussi dans l’autre sens

On peut la poser à propos d’une mère, et elle donne autre chose. Dans beaucoup de familles, une mère a pleuré, mais toujours seule, ou toujours en s’excusant, ou toujours au mauvais moment. Ce qui a été transmis là n’est pas l’interdit, c’est la honte.

On peut aussi la retourner, et c’est souvent la plus difficile pour un parent : est-ce que mes enfants m’ont déjà vu pleurer ?

En constellation

Quand cette question a été posée, le travail en espace se déplace. Ce n’est plus la tristesse d’une personne qui est en jeu, c’est une règle familiale qui traverse plusieurs générations. Et les règles, contrairement aux émotions, peuvent être regardées de face.

Il arrive alors qu’un homme découvre que son père n’était pas fermé, mais qu’il tenait une consigne reçue d’un père à lui qui avait, pour sa part, de très bonnes raisons de ne pas s’effondrer. Ce qui ressemblait à de la dureté était une charge.


Cette question de travail est développée par Assael Romanelli sur la transmission masculine de l’expression émotionnelle (Potential State et sa chronique The Other Side of Relationships). Je la reprends ici dans une lecture transgénérationnelle.

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Et si on en parlait ?

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