Une femme me disait, avec une vraie gêne : « au travail je gère une équipe de quarante personnes, et devant ma mère je redeviens une gamine de douze ans. Je ne comprends pas laquelle est la vraie ».
La question était mal posée, et c’est ce qui la rendait insoluble. Les deux sont vraies. Ce ne sont pas deux masques dont l’un cacherait le bon. Ce sont deux états, et elle n’a pas le même accès à l’un et à l’autre selon le contexte.
L’idée d’un moi unique nous coûte cher
Nous avons hérité d’une idée simple et fausse : il y aurait, sous les circonstances, un moi authentique, cohérent, stable, et le reste serait de la comédie sociale. À partir de là, chaque incohérence devient une faute morale à expliquer.
La psychologie contemporaine dit autre chose, sous le nom d’états du moi — et le travail relationnel le reprend volontiers : nous ne sommes pas un bloc, nous sommes une constellation d’états qui se relaient selon les situations, les interlocuteurs et le niveau de tension.
Ce n’est pas une pathologie. C’est le fonctionnement ordinaire d’un être humain en relation.
Ce que ça change pour la différenciation
On parle souvent de « rester soi-même » sous pression. Formulé comme ça, c’est intenable : cela sous-entend qu’il faudrait réagir de la même manière partout, ce que personne ne fait.
Le problème n’est pas d’avoir plusieurs états. C’est qu’ils ne sont pas également disponibles. Cette femme dispose, au travail, d’un état capable de tenir une position, de dire non, de supporter le désaccord. Cet état existe, elle l’a. Simplement, il ne se présente pas dans la cuisine de sa mère.
L’enjeu se déplace alors, et il devient beaucoup plus praticable : il ne s’agit pas de choisir le bon moi, il s’agit d’élargir la palette de ceux qu’on peut convoquer quand la tension monte.
Un exercice pour les repérer
Il se fait en un quart d’heure, avec un papier.
- Repérez trois situations récentes où vous vous êtes senti nettement différent. Par exemple : au travail, en famille, seul chez vous.
- Donnez à chacun de ces états un nom court et sans jugement. « Celui qui négocie », « celle qui se tait », « celui qui tranche ». Le nom doit être descriptif, jamais méprisant.
- Pour chacun, notez ce qu’il sait faire, et ce qu’il ne sait pas faire. Aucun n’est meilleur que les autres : celui qui se tait sait probablement des choses que celui qui tranche ignore.
- Dernière étape, la seule qui compte vraiment : lequel de ces états vous serait le plus utile dans la relation qui vous coûte le plus, aujourd’hui ?
C’est là que le travail commence, et il est concret : il ne s’agit pas de fabriquer une nouvelle personne, mais de faire venir dans une pièce quelqu’un que vous êtes déjà ailleurs.
Sortir du « avec moi ou contre moi »
Il y a un autre usage de cette idée, et c’est peut-être le plus utile.
Dans les familles très fusionnelles, une logique binaire s’installe : celui qui pense autrement est vécu comme un adversaire. Il n’y a pas de place pour une position intermédiaire, et toute nuance est lue comme une trahison en préparation.
Reconnaître qu’on a soi-même plusieurs positions internes sur une même question désamorce cette logique de l’intérieur. Cela donne accès à une phrase qui n’existait pas avant : « une part de moi comprend très bien ce que tu dis, et une autre n’est pas d’accord ».
Cette phrase est étrange à prononcer la première fois. Elle fait pourtant exactement ce qu’une position différenciée doit faire : elle maintient le lien, et elle refuse l’alignement. Elle ne demande pas à l’autre de changer, et elle ne se range pas.
En constellation
Il arrive qu’on donne une place, dans l’espace, à deux parts d’une même personne. C’est déroutant à décrire et très parlant à vivre : les deux représentants ne se contredisent pas, ils regardent dans des directions différentes.
Et l’on voit souvent que chaque part est loyale à quelqu’un de différent dans le système. C’est pour ça qu’elles ne peuvent pas se mettre d’accord tant qu’on les traite comme une seule.
Et si on en parlait ?
Ces articles décrivent ce que j’observe en séance. Si quelque chose ici vous parle, une constellation individuelle dure 1h, coûte 80 €, à Saint-Nazaire ou en visio.
Avant de réserver, vous pouvez lire le cadre dans lequel je travaille — ce que je propose, ce que je ne propose pas, et dans quels cas je préfère ne pas travailler avec vous.

