Personne n’est expert en intimité

Dans un couple sur deux, il y a un dossier déjà classé. L’un des deux « sait parler de ses émotions ». L’autre « ne sait pas ». C’est dit sans agressivité, parfois même avec tendresse, et c’est présenté comme un fait de nature.

Je me méfie beaucoup de ce dossier-là. Pas parce qu’il serait faux dans les apparences, mais parce qu’il arrange les deux, ce qui est en général le signe qu’il ne décrit rien de vrai.

Ce que la répartition donne à chacun

Elle donne à l’un un rôle : celui qui est capable, qui a fait le travail, qui tend la main. Ce rôle est valorisant, et il dispense de regarder ses propres évitements.

Elle donne à l’autre une excuse durable : on ne peut pas exiger d’un incompétent qu’il devienne performant du jour au lendemain. Tant qu’il tient cette place, on ne lui demandera pas grand-chose.

Chacun y trouve donc son compte, et c’est précisément pour ça que la situation ne bouge pas. Ce n’est pas un blocage, c’est un accord tacite.

Parler facilement n’est pas être intime

Assael Romanelli avance une idée qui déplaît beaucoup au départ, et qui soulage énormément ensuite : dans le domaine de l’intimité, nous sommes tous des débutants. Personne n’a été formé à ça. Personne n’en a l’expérience continue. Et surtout, la facilité à parler ne prouve rien.

Il y a une différence considérable entre parler de ses émotions et être exposé. On peut décrire très finement sa tristesse en restant parfaitement à l’abri : le récit est maîtrisé, le vocabulaire est là, l’autre écoute et rien ne se joue. C’est même une des formes d’évitement les plus efficaces qui soient, parce qu’elle est indétectable.

À l’inverse, quelqu’un qui dit maladroitement trois mots, dans le mauvais ordre, en regardant ailleurs, peut prendre à ce moment-là un risque considérable.

Les deux évitent, mais pas de la même façon

Ce qui change, d’un partenaire à l’autre, ce n’est pas la présence ou l’absence d’évitement. C’est sa forme :

  • Le silencieux évite en ne disant pas. C’est visible, ça se reproche facilement, et c’est donc le seul évitement qui se retrouve sur la table.
  • Le volubile évite en disant beaucoup. Il commente, il analyse, il explique la relation. Personne ne songe à le lui reprocher, puisqu’il parle.

Les deux protègent la même chose : le moment où l’on ne sait pas comment ce qu’on dit va être reçu.

Ce que ça change de le reconnaître

Quand un couple accepte que les deux sont débutants, une hiérarchie tombe. Et avec elle, une bonne partie des reproches, qui étaient en réalité des rappels de classement.

Il devient possible de dire des phrases qui n’étaient pas disponibles avant : « je ne sais pas comment dire ça », « je crois que je parle beaucoup pour ne pas m’avancer », « je n’ai jamais fait ça avec personne ». Ce sont des phrases de débutant. Ce sont aussi, très exactement, des phrases intimes.

Un point de départ concret

Si la répartition vous parle, il y a une question à se poser chacun de son côté, avant d’en parler ensemble : de quoi est-ce que je me protège, avec ma manière à moi ?

Celui qui parle beaucoup cherchera longtemps. C’est normal : son évitement n’a jamais été nommé par personne, à commencer par lui.

En constellation

Cette répartition apparaît souvent avec une netteté gênante quand on la met en espace. Le représentant de celui « qui sait » se tient parfois plus loin, ou plus haut, que celui qui est censé être en difficulté. La position dit ce que les mots recouvraient.

Et presque toujours, en remontant un peu, on trouve d’où vient le rôle : une famille où quelqu’un devait bien être celui qui comprend tout le monde.


L’idée que l’intimité est une compétence partagée, jamais un don individuel, est développée par Assael Romanelli (Potential State et sa chronique The Other Side of Relationships). J’en propose ici une lecture systémique.

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Et si on en parlait ?

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